Les neuf jours de l’inspecteur Salaheddine, un roman publié à titre posthume

 

Dorbhan dans la peau de Cervantès


 

 

 

Mohamed Dorbhan avait plusieurs cordes à son arc. Il était journaliste et aussi dessinateur. Il avait le sens de l’humour malgré sa grande timidité. Après avoir fait un passage  à Algérie Actualité, il avait rejoint Le Soir d’Algérie, et là, en 1996, il trouve la mort lors de  l’attentat à la voiture piégée qui a visé la Maison de la Presse. Il a laissé un roman que son ami Daho, devenu éditeur (arak édition), publiera à titre posthume en 2011. Les neuf jours de l’inspecteur Salaheddine est un roman d’une très grande densité, qui nous rappelle Don Quichotte de Cervantès  et Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Bab edd’Art a sélectionné pour vous de bonnes feuilles de ce texte à lire absolument.  


 

Bonnes feuilles: 

 

Quand le planton au dos cassé par un éclat d’obus et quelques décennies de servitude, ouvrit la porte, il le trouva au même endroit, c’est-à-dire près de la fenêtre, en train de contempler la portion de ciel, la portion de mer, la portion de ville, la portion de rue, la portion de place, toutes subissant, chacune selon ses moyens, le dictat des mouches. Il déposa alors un paquet, en fait un carton d’emballage, en souriant de toutes ses fausses dents puis s’esquiva aussi silencieusement qu’il était entré. Salaheddine, pensif, regardait la chose. Visiblement, c’était un cadeau. Soit.

 

*** 

De toutes les façons, l’inspecteur savait que le pays vivait le temps des uniformes, des sangles et des ceinturons, lequel temps était, pour ainsi dire, celui du propre. Alors, il but. Il but à la santé des gens du sel qui, disait-on, résistaient aux balles, à la foudre et au mauvais œil grâce au sel, justement, puis, au moment où, lui, s’y attendait le moins, il vit surgir, d’entre les bouilleurs de cru, les indicateurs déguisés en paisibles buveurs du soir et les piliers de bar, l’homme à l’astrolabe qui se dépensait dans un inquiétant discours car il disait, et non sans une certaine emphase, que les mouches, c’était lui qui les avait envoyées et que la prochaine fois, il ferait pleuvoir des chats persans. Texto. « Il ne manquait plus que ça, dit Salaheddine. Hier il cherchait Dieu, aujourd’hui, il se pose à sa place ».

 

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Sur la table et assis en tailleur, l’inspecteur, avec tout l’amour et la science nécessaire, roulait le joint providentiel. Une fois la délicate besogne terminée, il mit le joint dans sa bouche, l’alluma et, quelques minutes plus tard, il était en intelligence avec la poudre, cette poussière de paradis qu’un jour, un esprit fumeux à cause des langues qui, comme on dit, sont parfois fourchues, mêla au meurtre. Oui, c’était comme ça, car Salaheddine en était sûr, un malheureux glissement de sens plaqua l’injure sur les Ismaélites de Syrie. Mais l’inspecteur, par ailleurs, savait que les Assassins ne fumaient pas car ceux qui fument ne tuent pas, ou alors rarement et là, l’étiquette pour une fois, à cause de ce malheureux excès, justement, engendra l’histoire en couchant un peu de cannabis dans le lit de la secte.

 

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La porte du bureau s’ouvrit. Le commissaire s’engouffra dans le cagibi-casemate de Salaheddine et, naturellement, fut surpris de le trouver assis en tailleur sur la table. Alors l’inspecteur dit : « Je fais de la méditation transcendantale ». Mais le chef ne voulut rien savoir car le règlement intérieur étant clair là-dessus, il n’est pas permis à qui que ce soit de prendre ses aises avec le mobilier de l’État. Salaheddine abdiqua, il descendit d’Alamut et, stoïque, attendit la douche. Seulement la douche ne vint pas. Au bout d’un certain temps, le commissaire parla. D’abord et à propos justement du mobilier de l’État, il voulait un rapport à la fois succinct et détaillé sur ce qui arriva au téléphone puis, histoire de ne pas rester en rade, se mit à dire n’importe quoi. Pour ce qui est du téléphone, l’inspecteur ne savait pas grand chose sauf que succinct et détaillé, ça ne marchait pas ensemble car un rapport, s’il est succinct, il ne devrait pas être détaillé et s’il était détaillé, il ne pouvait pas être succinct mais le chef, encore aveuglé par les mouches de la veille, ne comprenait pas ce que disait Salaheddine et persistait à exiger à la fois la chèvre et le choux 

 

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Il erra. Il erra alors dans le temps d’autrefois car, comme les autres et face aux spongieuses déceptions, il se réfugiait dans les fossiles du  passé en s’enfouissant, corps et âme, dans les poussiéreuses concrétions pour fuir la présence du malheur et celle, muette, de la douleur qui, en des cycles horribles, alternaient et se succédaient, allant jusqu’à régler le rythme de ses pas, les battements de son cœur et le bruissements de ses pensées. Oui, il s’en allait au passé comme d’autres vont au marché. Simplement. Comme son grand-père qui, fredonnant « La complainte des forçats » se barricadait, quand les rhumatismes redoublaient de cruauté, dans les sacs de tafia, les marécages, les moustiques, les pluies tropicales, les urubus, les singes rouges et l’épouvante des cachots de Saint-Laurent-du-Maroni car, ça, c’était le bagne et le bagne c’était atroce non pas parce que c’était le bagne mais parce que là-bas on ne cessait pas de payer, car là-bas on payait et on payait et quand on avait fini de payer, on quittait le camps et on passait au statut de libéré, c’est-à-dire à l’état de loque humaine et on payait encore car un libéré c’était pire qu’un assigné, pire qu’un forçat et alors, on se retrouvait errant sur le Maroni, hagard, sans toit, sans vêtements, sans travail, sans pitance et pratiquement sans espoir car personne n’embauchait un libéré et on continuait à payer jusqu’à la mort, en maudissant le ciel d’être trop clément car la vie d’un forçat c’était bien meilleur, puisque là au moins, on avait à manger. Et pendant ce temps Salaheddine continuait son voyage à travers la ville en fredonnant à son tour « La Complainte des forçats » et il disait alors : « On s’en va vers le Maroni où les requins font la police… On est sans nom, on est plus rien… la loi nous chasse de la ville… On n’est plus qu’un bateau de chiens qu’on mène crever dans une île… » 

 

*** 

 

Alors il la revivait cette guerre, en se soûlant à la mort de tous les Franco et à la chute de tous les Burgos et tandis que Salaheddine s’égarait en inutiles réminiscences, le chanteur, fatigué, posa le banjo sur la petite table encombrée de verres à thé puis se leva mais, stupeur, le banjo continuait à jouer, oui le banjo jouait tout seul, il jouait des rhapsodies marines et les cordes se pinçaient elles-mêmes et lui, inspecteur, devant ce banjo diabolique, pensa à ce que lui disait, l’autre jour, le commissaire, de plus, il ne savait plus si le commissaire le lui avait vraiment dit car les banjos qui jouent tout seuls, ça n’existait que dans les contes d’enfants, donc personne ne lui avait parlé de pareilles sornettes, oui personne. Sur ce, l’homme-à-la-Jambe prit le banjo qui ne jouait plus, le mit dans une espèce de havresac et, comme s’il s’était soudain rappelé l’urgence d’un rendez-vous, sortit, poursuivi par les notes écumées du poème de la mer et par la poudre des canonnades espagnoles. 

 

*** 

 

L’air sentait la terre. Comme ce jour où il connut Aïcha. Les torrents d’eau charriaient des pierres aussi grosses que des camions, des morceaux de villas cossues construites avec le sable des plages, des guérites colorées faites dans le fer des montagnes, avec dedans des policiers qui gesticulaient encore, des voitures de luxe aux vitres teintées, des souvenirs insubmersibles, des pans d’histoires, des arrêts de bus avec des voyageurs à l’abri de la pluie, des canots de sauvetage, des vaches, des moulins à vent, des coffre-forts d’acier trempé qui flottaient dans les remous, des garde-champêtres, des crocodiles désespérés emportés par les courants. Oui la ville s’inondait et la sourde rumeur du vent gonflait les oueds impétueux qui l’emportaient. Oui la ville s’inondait. Un mesureur d’eau de Timimoun, avec son luth percé d’innombrables trous, se tenait debout, perplexe comme s’il venait partager, entre des demandeurs fictifs, le débit fou de ce torrent. Oui, la ville s’inondait et les rues de la ville, envahies par les lierres, les ronces et les fougères arrachés aux collines, devenaient impraticables comme si les éléments décidèrent, une bonne fois pour toutes, de la laver de son excessive et splendide misère. Et l’inspecteur, sous ce déluge, crut que c’était la ville tout entière qui glissait vers la mer. 

 

*** 

 

la statue du Amir lui apparut, immense et seule et splendide sous le bronze lavé par l’orage et son cheval aussi mais tous les deux, l’homme et le destrier que bouffait, ensemble, l’insatiable vert-de-gris, avaient le regard perdu, triste et malheureux car maintenant, ni l’un ni l’autre n’y pouvaient rien et même, peut être secrètement qu’ils devaient en souffrir jusqu’à oublier les glorieuses batailles lorsque sifflait la poudre des pistolets de nacre et de corail dans la confusion des mêlées et lorsque hennissaient les chevaux à l’harnachement doré dans la manœuvre, lorsque, lui, c’est-à-dire l’Amir, allant et venant au devant des colonnes ennemies, harcelant leurs flancs, fonçant sur leurs arrières ou dans la furie des corps à corps, des combats au pistolet, à l’épée, au cimeterre ou encore lorsqu’il contraignit Cavaignac à manger des chats ou encore lorsqu’il fit fuir Trézel ou encore lorsqu’arriva le temps des trahisons et du désespoir alors, aux abois, sans ravitaillement ni munitions, il se trouva réduit à fuir de crête en montagne, lui qui n’avait jamais tourné le dos à l’ennemi, toujours en se battant, comme autrefois se sont battus ses ancêtres c’est-à-dire jusqu’à la folie, jusqu’à la nausée (…) il se rappela ce jour où l’on étrenna le bronze et même que c’était un beau matin d’été et les manœuvres paludiques, histoire de donner au métal un amer goût de bivouac, l’avaient frotté de gingembre, de romarin, de thym et d’huile de ricin et quand l’huile de ricin manqua, ils se rabattirent sur de la vulgaire huile de moteur usagée qu’un pompiste charitable déterra de son arrière-boutique car, saurait-on jamais, l’Histoire pouvait en tenir compte, si bien que quand sonna l’heure des cérémonies, l’antique héros, sous les oriflammes aux couleurs du pays, brillait de tous ses reliefs et exhalait une épouvantable odeur d’huile de vidange devant laquelle le thym et le romarin battaient en retraite et c’est ainsi que la délégation partit sans savoir si elle avait inauguré une statue de bronze ou une boîte à vitesse 

 

*** 

 

plus rien ne le retenait sauf ce corps fatigué que lui n’avait pas envie de perdre tout comme il n’avait pas envie de perdre ces vaisseaux de guerre de retour des côtes espagnoles, siciliennes ou de l’Atlantique et puis il savait qu’à cette heure encore, d’autres devaient poursuivre des navires ennemis qui, fuyant dans la nuit, n’ étaient pas certains de voir se lever le jour sur cette mer généreuse qui, telle une ogresse de légende, enfanta et fit périr, de par les temps, mille civilisations, ligure, lydienne, achéenne, carthaginoise, minoenne, phénicienne, grecque, romaine, andalouse, qui porta, en ses flots, Thésée triomphant et qui se ferma sur Egée, celui qui du haut d’une falaise, se jeta comme une feuille de sycomore, avec le même calme et la même candeur que celui de la mère cruelle. Oui, cruelle et impensable, mer folle et féconde, ceinte d’or, d’argent et de saphirs, mer des îles et des îlots habitée par de blanches mouettes, mer blanche et médiane, mer immémorable qui fait face, maintenant, aux voûtes et aux arcades à bossage du front de mer que des architectes IIème empire, dans le sillage des armes d’Afrique, ramenèrent dans leurs cartons, lui et les moulures et les frontons sculptés et les angles d’immeubles en poupes de vaisseaux. Mais quels vaisseaux ? Ceux de Lépante ou ceux de Salamine ? Non, ni les uns, ni les autres puisque ces navires de pierre perçaient de leurs étraves surchargées de fioritures les remparts de la ville, y traçant des lignes droites insipides, de tristes perspectives où transparaissait la nouvelle puissance, violant de ce fait l’histoire agitée de ce centre fermé qui, dans cet espace de repli, recréait le ventre de la mère, bouffant cet espace tout en tenaces courbures et interminables arabesques s’ouvrant sur le ciel, et cela pour en retourner le sens, oui, pour en retourner le sens car la ville, depuis tout à l’heure, c’est-à-dire depuis la lente ascension, il la sentait comme quelque chose de vivant doté d’un corps et d’une conscience qui porte dignement sa souffrance, exactement comme lui, en ce moment précis, trimballait sa misérable torpeur, oui, et la ville, tel le roseau de la fable, pliait mais ne cédait point. Elle cédait en surface mais résistait de l’intérieur. Ville piège. Ville-bastion. Ville-citadelle. Ville-traquenard. 

 

*** 

 

posé sur le bureau, le livre, maintenant, était prêt à livrer son mystère parce que, Salaheddine, il s’était toujours demandé si cette femme, Nedjma, avait vraiment existé, si elle avait réellement vécu, et si elle avait véritablement été mais, faute d’indices fiables, les indices, toujours les indices, il ne l’avait jamais su avec certitude et, aujourd’hui, dans le silence de ce matin, il sentait au fond de lui-même, un battement bizarre qui lui disait, noir sur blanc, que cette femme avait dans les yeux, non seulement le pouvoir de transcender l’histoire et le cycle des années, mais aussi celui de remonter le temps et de concevoir les jours à venir. En tous cas, elle était là, sur le sous-main, comme un céleste univers en expansion, comme l’étoile du matin, comme une manifestation luminescente fixée sur le front haut des femmes de la vieille ville, comme les cinq branches de la perfection. Cinq justement, somme du deux, premier nombre pair, et du trois, premier nombre impair. Cinq, comme la fleur aux cinq pétales qu’était Nedjma, cinq comme la totalité du monde, cinq comme les prières du jour et de la nuit, cinq comme les doigts de la main de Fatma, cinq comme l’homme, cinq comme le Khamsé de Nizami, cinq comme les cinq tribus, cinq comme les cinq sunnismes, cinq comme les cinq portes de la ville, cinq comme le juste milieu, cinq comme le Tout que faisait, avec Mourad, Rachid, Mustapha, Lakhdar, la constellation Nedjma et dont, ultime perfection, Nedjma était le centre. 

 

*** 

 

quand son regard tomba sur le rouge sanglant d’une boucherie populaire il ne sut pas s’il fallait remercier l’ange, le destin ou simplement le hasard alors, ce fut un enchaînement rapide, et tel un maraudeur en quête de quelque larcin, il s’approcha doucement des fressures violacées, suspendues aux esses de la devanture, puis, le plus normalement du monde, comme si, et depuis la nuit des temps, on n’entrait chez les bouchers que pour leur emprunter les accessoires de la saignante profession, donc et mine de rien lui, d’un geste plein de grâce, il s’empara d’un beau couteau à dépecer, sous les yeux médusé du boucher qui n’en revenait pas, oui, le boucher pendant ce temps était resté figé, complètement estomaqué par cette hirsute apparition alors, lui, tournant le dos aux carcasses de moutons australiens, aux jarrets de bœufs argentins, aux tripes internationales et aux langues de veau silencieuses, il glissa la chose dans la poche intérieure de ce qui, maintenant ressemblait vaguement à un veston et sortit de l’établissement, toujours comme un maraudeur, c’est-à-dire sur la pointe des pieds, le regard perdu dans la nuit éclairée par les lampes vénitiennes et les feux de Bengale, oui, alors, sentant l’acier de la lame battre contre son cœur, il se sentit l’âme irriguée d’une joie nouvelle, oui, c’était comme l’irruption inattendue d’un volcan tout rongé par les ronces et les taillis de lentisques et lui, en cette nuit, il remonta la pente, mais cette fois pas de chien jaune en vue, ni de chat d’ailleurs, car la fourrière était passée par là, oui, c’était la fête et rien de ce qui aurait pu porter atteinte à l’image du pays ne devait occuper le trottoir, donc, pas de chiens, pas de chats, pas de rats, pas de cancrelats fuyants les fourneaux des sfindjis, pas d’ivrognes transpirant le vin de la veille, pas de mendiants tendant tristement la main, pas d’aveugles psalmodiant les rimes de quelque poème oublié, pas de va-nu-pieds, pas de truands, juste les janissaires, les renégats, les spadassins, les karkadjis à la solde des Anglais, les sbires et autre homme de main, occupaient le pavé d’autant plus que le trottoir venait d’être repeint, oui, il sentait encore la laque et le diluant et Salaheddine, inspecteur à l’esprit embrumé par une improbable succession de hasards, le pas pressé et les yeux brillants, dit : « Le vin est tiré, il faut le boire ! ».

 

 

 


le Vendredi 13 Janvier 2012. Cet article a été lu 388 fois.


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